Interview

Thierry Boutsen : « Participer de manière un peu plus intensive à la vie de l’Automobile Club »

Thierry Boutsen Sportel Monaco 2026
Thierry Boutsen aimerait refaire de Monaco la référence dans les épreuves réservées aux voitures anciennes.
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Invité de prestige des Sportel Awards, l’ex-pilote de Formule 1 clame ouvertement sa volonté de rejoindre un jour les rangs de l’Automobile Club de Monaco.

Pendant près de trente ans, il a délaissé le monde de l’automobile pour se consacrer corps et âme à celui de l’aviation. Reconverti avec brio dans le courtage d’avions à l’issue d’une carrière de pilote riche de vingt-cinq années de compétition, Thierry Boutsen n’a pour autant jamais réellement tourné le dos à une vie qui fit de lui un triple vainqueur de Grand Prix à l’aube des années 90. Régulièrement présent lors d’épreuves consacrées aux voitures anciennes, le Belge naturalisé Monégasque en octobre 2025 a d’abord regoûté aux joies de son univers passé par le biais de sa nouvelle entreprise Boutsen Classic Cars (fondée en 2018. Ndlr) avant de définitivement replonger à la vente de Boutsen Aviation l’an dernier. Désormais délesté d’une entreprise à laquelle il consacrait la très grande majorité de ses journées, le natif de Bruxelles veut tirer profit de son nouveau temps libre pour s’investir davantage dans son milieu de toujours. Venu en voisin assister à la cérémonie des Sportel Awards, l’ex-pilote Williams a profité de l’occasion pour se poser quelques minutes avec Warm-up F1 et dévoiler son ambition de rejoindre un jour les rangs de l’Automobile Club de Monaco.

Après quasiment trois décennies passées dans l’univers du courtage d’avions, vous avez décidé de définitivement tourner la page de Boutsen Aviation fin 2025 pour vous consacrer pleinement à Boutsen Classic Cars. Qu’est-ce qui a motivé votre choix ?

J’ai pris cette décision, car je souhaitais un petit peu ralentir la cadence. S’occuper à temps plein de deux sociétés en tant que manager était devenu un petit peu trop lourd pour moi. J’ai donc choisi d’arrêter l’aviation pour pouvoir non seulement me concentrer sur la vente de voitures de collectionneurs, mais aussi pour tenter de faire autre chose. On a des élections très importantes pour l’Automobile Club de Monaco mercredi soir (aujourd’hui. Ndlr). On va réélire le Conseil d’Administration et la Présidence. C’est quelque chose qui me tient à cœur. J’aimerais bien participer de manière plus intensive à l’organisation des courses et à la vie de l’Automobile Club. J’ai, désormais, un peu plus de temps pour pouvoir le faire.

Avec Boutsen Classic Cars, vous retrouvez un monde pour le moins familier, vous l’homme aux vingt-cinq années de compétition en sport automobile. Peut-on parler, en quelque sorte, d’un retour aux sources ?

Je n’ai, en réalité, jamais quitté le sport auto (rires. Ndlr). J’ai toujours continué à le suivre. J’ai arrêté ma carrière de pilote en 1999 pour justement me concentrer à fond sur l’aviation. Cela a pris 100% de mon temps. C’était du H24, du sept jours sur sept. Mais j’avais toujours l’automobile dans le sang. Je participais, également, à des événements automobiles de temps en temps. Soit en tant que pilote soit en tant que simple observateur. Aujourd’hui, j’ai un peu plus de temps à consacrer à ce genre de manifestation. Et je dois reconnaître que cela me plaît beaucoup. Ce sont des choses que je fais par passion pas par intérêt, aussi bien dans l’automobile que dans l’aviation. À partir de maintenant, j’espère pouvoir participer à la vie de l’Automobile Club de Monaco. Ce n’est pas encore décidé puisque le vote n’aura lieu que mercredi soir (aujourd’hui. Ndlr), mais j’aimerais beaucoup en faire partie.

Depuis 2023, vous présidez le Cercle des Amis de la Collection des voitures du Prince. L’an dernier, vous avez également obtenu votre naturalisation monégasque. L’objectif à court ou moyen terme est-il de briguer la présidence de l’Automobile Club de Monaco et d’ainsi accroître encore davantage votre implication dans la vie du sport automobile monégasque ?

Prendre la tête de l’ACM, je ne sais pas si je vais y arriver, mais j’aimerais déjà faire partie du Conseil d’Administration afin d’amener au club mes connaissances de la compétition automobile. J’ai passé pas mal de temps à organiser des courses notamment les deux années qui ont précédé l’arrivée du Grand Prix de Formule 1 à Bakou. Nous avons organisé, avec l’aide d’une équipe que j’avais formé tout spécialement pour l’occasion, la finale du championnat du monde de GT3 là-bas. L’objectif était de faire un peu découvrir aux gens le sport automobile, car ils étaient tout à fait ignorants de ce qu’il pouvait représenter. On cherchait aussi quelque part à les mettre à l’épreuve. On devait leur montrer comment on organise une course, de quelle façon on crée un circuit en ville sachant qu’il ne s’agit pas du tracé utilisé aujourd’hui pour la Formule 1, car celui d’origine était un petit peu trop étroit. En réalité, on a mis le pays à la hauteur de ce que l’on pouvait faire de mieux en dehors de la F1. Et je dois avouer que cela m’a apporté énormément de choses.

« Le club est aujourd’hui passé un petit peu en retrait notamment par rapport à la Formule 1. Elle a quasiment été récupérée à 100% par Liberty Media. Même chose pour le championnat du monde des rallyes avec la FIA » 

Si vous parveniez, un jour, à votre présenter face au président actuel Michel Boéri, quels changements aimeriez-vous apporter au fonctionnement de l’ACM ?

Ça, il est un petit peu tôt pour le dire. L’Automobile Club de Monaco est dirigé par Michel Boéri depuis maintenant cinquante-quatre ans. Il y a toute son équipe en place. Ils ont, d’ailleurs, fourni un travail absolument extraordinaire pendant toutes ces années pour en arriver là où en est l’ACM aujourd’hui. Mais comme beaucoup de personnes le disent, et je ne suis pas le seul à le penser, le club est aujourd’hui passé un petit peu en retrait notamment par rapport à la Formule 1. Elle a quasiment été récupérée à 100% par Liberty Media. Même chose pour le championnat du monde des rallyes avec la FIA (Fédération Internationale de l’Automobile. Ndlr). Les autres épreuves telles que le Rallye Historique ou le Grand Prix Historique sont pour le moment un peu dépassées en termes de popularité. Certains organisateurs sont parvenus à faire grandir leurs épreuves de manière fulgurante. Il y a donc pas mal de travail à faire pour remettre Monaco dans la position qui était la sienne auparavant. Monaco a créé le Grand Prix Historique en 1997 ! Cette place de leader, c’est un patrimoine que Monaco doit absolument conserver. Beaucoup d’efforts doivent être entrepris par le club pour ramener Monaco en pole position des Grand Prix Historiques.

Que proposez-vous concrètement pour redonner à la Principauté son statut de référence dans les épreuves réservées aux voitures anciennes ?

Il y a beaucoup de choses à faire. Quand on voit, par exemple, le succès du Grand Prix de France Historique où plus de 100 000 spectateurs ont répondu présent, on a de quoi se poser des questions. C’est nettement plus que pendant le Grand Prix de F1 (24 000 spectateurs en tribune pour une affluence totale estimée à 37 000 personnes le dimanche. Ndlr). Il faut donc comprendre comment ils y sont arrivés. Même chose pour le rallye. J’ai participé quatre fois au Tour Auto et l’engouement pour ce genre d’épreuve est très important. Le Tour de Course est, aussi, très populaire. À ce niveau-là, Monaco n’a plus la position qu’il détenait autrefois. Je pense qu’il faut organiser ça de manière différente. Il faut en faire une espèce de grande fête de l’automobile tant pour le rallye que pour la F1. Il faudrait, en outre, communiquer nettement plus à propos de ces événements-là.

La communication constitue-t-elle le principal talon d’Achille de ces épreuves historiques ?

Oui, mais il n’est pas le seul. La communication est bien évidemment primordiale, mais il faut aussi réussir à rendre ces épreuves populaires. On remarque, par exemple, sur le Grand Prix de France Historique la présence de douze pilotes de Formule 1 actuels et retraités. Ils communiaient vraiment avec le public. Les pilotes allaient se balader dans la foule et inversement le public venait voir les pilotes. Le niveau de réunion était juste fantastique. Dans ce cas présent, le sport automobile est en communion total avec son public. Or, c’est ce qui manque cruellement aux Grand Prix à l’heure actuelle. Les pilotes sont tellement protégés de nos jours. Il faut promouvoir ce genre de choses et ramener les pilotes de F1 à Monaco pendant le Grand Prix Historique. Pour le moment ce n’est pas le cas. Deux ou trois d’entre eux viennent comme ça juste pour voir. Je pense qu’il faut promouvoir le Grand Prix Historique avec la présence de ces pilotes pour rendre l’événement beaucoup plus populaire.

« On a là une possibilité de mettre Monaco et l’ACM encore plus en valeur en proposant aux commissaires extérieurs de venir apprendre, s’entraîner et de passer du temps avec les commissaires monégasques pour justement s’améliorer » 

La proximité du public avec les pilotes ou les machines, n’est-ce pas justement la raison majeure de l’engouement grandissant de ces épreuves historiques que sont le Grand Prix de France ou le Festival of Speed de Goodwood ?

Absolument. Je me suis rendu à trois ou quatre reprises à Goodwood pour assister au Festival of Speed et voir un peu comment cela se passe. Cela fait deux ans maintenant que je circule dans ce genre d’événements. J’en ai fait une bonne quinzaine dont certains en tant que pilote de Formule 1 historiques pour mieux appréhender l’événement de l’intérieur. J’ai beaucoup parlé, échangé. J’ai aussi interrogé les organisateurs, les participants et les spectateurs pour voir un peu ce qu’ils en pensent et ainsi réunir nos impressions. J’ai essayé de chercher ce qu’il manque à Monaco et comment on pourrait améliorer le Grand Prix et le Rallye Historique. J’y ai consacré beaucoup de temps, car j’estime que c’est très important. Curieusement, je n’ai croisé des gens de Monaco que lors de deux événements, car sur tous les autres j’étais le seul à regarder ce qu’il s’y passe. Cela démontre, une nouvelle fois, que beaucoup de choses restent à faire.

Dans un entretien accordé à nos confrères de Monaco-Matin, vous dites que « l’on ne peut pas régler politiquement les problèmes qui sont sportifs ». Estimez-vous que le volet sportif ait un petit peu trop été délaissé par la gouvernance actuelle ces dernières années ?

En réalité, Michel Boéri l’explique très bien dans son interview. Il reconnaît sans ambages ne pas réellement s’occuper du sport. Il se concentre davantage sur toute la partie gestion, la politique et les choses comme ça. Il ne faut, toutefois, pas oublier que l’ACM est avant tout un club sportif qui organise des événements sportifs. Alors bien sûr, il y a de la politique derrière et de grandes décisions doivent être prises en conséquence. On ne dépend pas que de nous à Monaco, on dépend aussi du gouvernement et de la volonté de son Altesse Sérénissime le Prince Albert II. Mais encore une fois, on parle d’un club sportif. D’après ce que j’ai pu comprendre en parlant aux gens de l’intérieur, c’est qu’ils sont un peu trop sous pression à cause de toute cette politique. Eux n’en ont absolument rien à faire. Ils ne veulent pas se mêler de ça ! Ils ne veulent pas, non plus, que la politique se mêle de leurs affaires quotidiennes. Il faudra donc veiller à bien replacer les choses là où elles doivent être.

Dernier volet de votre programme et non des moindres : la création, en partenariat avec la FIA, d’une École internationale des commissaires de piste. Entendez-vous par là valoriser avant tout la qualité de la formation monégasque ou également harmoniser un corps de métier aux qualités parfois très disparates selon les Grand Prix visités ?

Monaco a la réputation, et à juste titre d’ailleurs, d’avoir les meilleurs commissaires au monde. Ils sont formés, éduqués, entraînés avant chaque Grand Prix et ce chaque année. Ils évoluent donc de manière permanente. Les moyens techniques dont ils disposent aujourd’hui pour s’entraîner sont également très différents de ceux qu’ils pouvaient avoir il y a encore dix ans. Mais cette réputation d’excellence, ils l’ont et ils la gardent précieusement. Je pense qu’on a là une possibilité de mettre Monaco et l’ACM encore plus en valeur en proposant aux commissaires extérieurs de venir apprendre, s’entraîner et de passer du temps avec les commissaires monégasques pour justement s’améliorer.

« Qu’il (Kimi Antonelli. Ndlr) ait un ou mille points d’avance ne change rien à l’affaire. Si mathématiquement c’est encore possible, alors les autres pilotes vont tout tenter pour le priver du titre » 

De quelle manière cette formation « à la monégasque » se matérialiserait-elle pour les commissaires venus de l’extérieur ?

Je voudrais créer un label spécifique à Monaco. Grosso modo cela dirait : « nous sommes allés nous entraîner à Monaco, nous avons appris à Monaco et nous faisons désormais partie des meilleurs commissaires du monde ». C’est une réalité. Je le répète très souvent, mais Monaco a vraiment les meilleurs commissaires de piste au monde. Il y a une chose que les gens de l’extérieur ne savent pas ou ne comprennent pas forcément : un pilote de course met sa vie entre les mains des commissaires. Et inversement, les commissaires sont prêts à perdre la leur pour sauver celles des pilotes. C’est comme ça. À titre personnel, j’ai vécu les deux. J’ai connu un accident au cours duquel un commissaire est décédé. Puis, j’ai eu plus tard dans ma carrière un accident au cours duquel je me suis retrouvé avec les jambes paralysées. Ce sont eux qui m’ont sorti de la voiture. Ils ont fait tout ce qu’il fallait avec l’aide des médecins et des pompiers pour me « maintenir en vie ». Aujourd’hui, j’ai récupéré 100% de mes capacités, mais il m’a fallu quatre ans pour complètement remonter la pente.

Sans l’aide des commissaires ce jour-là (le 13 juin 1999 lors des 24 Heures du Mans. Ndlr), votre vie serait peut-être très différente aujourd’hui …

Complètement. Ce sont des gens (il cherche ses mots. Ndlr) … On les voit faire de l’extérieur, on dit « oui ce sont les meilleurs du monde ». Les pilotes qui ont roulé avec moi le savent très bien. Les commissaires sont, aussi, les personnes avec lesquelles on communique le plus pendant les courses. Quand on est sur un circuit, on passe de poste en poste. On regarde toujours tous les postes pour savoir s’il n’y a pas quelque chose à comprendre dans leurs gestes, dans leurs attitudes, dans leur body language. On voit s’ils sont nerveux ou au contraire relax. On voit, également, les drapeaux qu’ils nous font passer. À tous les postes et à tous les tours, on a une communication avec eux. Ça, c’est quelque chose dont les gens ne se rendent pas forcément compte de l’extérieur. On pourrait presque parler d’une relation en one-to-one avec chacun des commissaires. J’ai toujours adoré cet échange et j’ai toujours su que je pouvais compter sur eux.

Un dernier mot sur la saison 2026 de Formule 1 et la consécration de plus en plus inéluctable du jeune pilote Mercedes Kimi Antonelli. À six courses de la fin du championnat, voyez-vous quelqu’un ou quelque chose encore capable de priver l’Italien d’un premier sacre mondiale en catégorie reine ?

Tout est possible en Formule 1 ! Quelle que soit la compétition automobile d’ailleurs, tant que l’on n’a pas franchi la ligne d’arrivée on n’a pas gagné. Qu’il ait un ou mille points d’avance ne change rien à l’affaire. Si mathématiquement c’est encore possible, alors les autres pilotes vont tout tenter pour le priver du titre. Il y a de gros changements actuellement avec la compétitivité retrouvée de Verstappen. Les Ferrari sont plus dans le coup également. Cela dit, Antonelli le joue bien parce qu’il ne prend plus de risques désormais. Il termine troisième, quatrième et ça lui suffit. Il est content avec ça. Il y a donc de fortes chances qu’il soit champion du monde cette saison, mais encore une fois dans le sport auto on ne sait jamais à l’avance. Il suffit, comme cela est arrivé à Hadjar cette année, qu’il se casse un poignet quelque part et qu’il vienne à manquer les trois prochaines courses pour que tout soit remis en cause. Rien n’est jamais assuré en F1.

Propos recueillis par Andrea Noviello

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