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Interview

Jacky Ickx : « Le fonds de commerce des 24 Heures du Mans est et a toujours été les équipes privées »

Jacky Ickx Monaco World Sports Legends Award Jacky Ickx s’interroge sur le bien-fondé de la technologie hybride en Champion du Monde d’Endurance.
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Primé lors de la deuxième édition du Monaco World Sports Legends Award, Jacky Ickx livre son regard d’expert sur la crise traversée par le championnat du monde d’Endurance.

Son empreinte sur l’univers de la course est à l’image du vide qu’il a laissé dans le sport automobile belge. Colossal. En quasiment trente ans de carrière, Jacky Ickx a tout remporté ou presque et s’est surtout bâti l’un des plus prestigieux palmarès de toute l’histoire des sports mécaniques. Pilote éclectique par excellence, « The Rain Master » a néanmoins écrit les plus belles pages de sa carrière en Endurance, une discipline dans laquelle sa virtuosité volant en main, sa science de la course et sa capacité à ménager sa mécanique ont fait merveille comme jamais. Homme de tous les exploits sur les épreuves longues distances, le Bruxellois a même détenu pendant 23 longues années le record du nombre de succès aux 24 Heures du Mans (6) avant que Tom Kristensen ne parvienne enfin à le surpasser en 2005. Resté dans les mémoires de la mythique épreuve mancelle tant pour sa protestation légendaire lors du départ de l’édition 1969 (il refuse de courir jusqu’à sa voiture afin de dénoncer la dangerosité du départ en épi) que pour son improbable victoire lors de l’édition 1977 (victime d’une bielle défectueuse après quatre heures de course, l’équipage Ickx-Haywood-Barth réalise une remontée exceptionnelle dans la nuit avant de s’imposer sur cinq cylindres) le Belge a depuis embrassé une nouvelle vie en Afrique loin du tumulte des moteurs et de l’agitation incessante des paddocks. Mobilisé en faveur du Burundi aux côtés de son épouse Khadja Nin, « Monsieur Le Mans » a pourtant retrouvé, le temps d’une cérémonie, le faste des récompenses et des tapis rouges. Honoré lors du deuxième Monaco World Sports Legends Award, l’ancien roi de l’Endurance analyse avec clairvoyance la crise traversée par sa discipline de prédilection et rappelle l’importance des teams privés dans l’histoire du double tour d’horloge sarthois.

Le championnat du monde d’Endurance connaît une véritable crise existentielle symbolisée notamment par les départs successifs de Peugeot, Audi et de Porsche. Cette désertion des constructeurs s’explique-t-elle par l’échec de la motorisation hybride ?

L’Endurance est cyclique. D’aussi loin que remontent mes souvenirs, le Mans a toujours connu des hauts et des bas. La plupart du temps, la course s’est résumée à un duel de marques. On a aussi eu plusieurs périodes d’incertitudes. Le constat peut sembler douloureux aujourd’hui surtout après trois ou quatre dernières saisons relativement exceptionnelles. Voir alignés trois constructeurs aussi performants l’un que l’autre n’est clairement pas la norme. Voir deux marques d’un même groupe l’est encore moins. Ce genre de choses n’arrive jamais habituellement.

Pourquoi le groupe Volkswagen a-t-il dans ce cas accepté de laisser Audi et Porsche s’affronter aussi longtemps en piste ?

Parce que le Mans a aussi beaucoup changé dans le sens où ce n’est plus vraiment une course d’endurance. C’est devenu un sprint, un Grand Prix sur 24 Heures. Le spectacle proposé y est tout bonnement à couper le souffle. Après l’hybride fait-il pour autant partie de la philosophie de cette course ? Que recherche vraiment le spectateur ? Vient-il au Mans pour voir rouler des voitures hybrides ? Je n’en suis pas persuadé. Donne-t-il au contraire d’avantage de sens à l’histoire et à la philosophie des 24 Heures du Mans ? Sûrement.

Les 24 Heures du Mans peuvent-elles être impactées par l’affaiblissement du WEC ?

Je ne le pense pas. Pierre Fillon assume, en tant que directeur du Mans, la pérennité d’un héritage et sa reconnaissance à travers le monde. Il assure également la pérennité d’une région. Les 24 Heures du Mans sont reconnues dans le monde entier et pas uniquement dans la sphère du sport automobile. Cela vaut bien entendu aussi pour le Grand Prix de Monaco de F1 ou les 500 Miles d’Indianapolis. Mêmes les gens les plus réfractaires au sport automobile savent plus ou moins ce que sont les 24 Heures du Mans.

« Les LMP2 tournent super vite aujourd’hui et réalisent des chronos formidables. À quelques secondes près personne ne voit la différence »

L’Endurance va-t-elle devoir se réinventer pour espérer rebondir ?

Qu’on le veuille ou non, l’industrie automobile change et évolue vers l’hybride, vers l’électrique. Les objectifs des grands groupes sont sans doute un peu différents aujourd’hui. Il y a forcément une leçon à tirer du retrait de Volkswagen en rallye ou de celui de Porsche en Endurance. Prenons l’exemple de Porsche, la voiture sportive par excellence, une marque historique en sport automobile. Ils ont délibérément décidé de se tourner vers de nouveaux horizons et vers une mobilité certainement différente.

Comment le WEC peut-il se relever aujourd’hui ?

Les organisateurs des 24 Heures du Mans et toutes les personnes en charge d’écrire les règlements vont forcément devoir se poser les bonnes questions. Je suis convaincu qu’ils finiront par trouver des solutions et qu’ils modifieront certaines choses. Les gens se déplacent sur un circuit avant tout pour voir une course et si possible spectaculaire. Les LMP2 tournent super vite aujourd’hui et réalisent des chronos formidables. À quelques secondes près personne ne voit la différence.

Doit-on dès lors bannir les protos hybrides du championnat du monde d’Endurance ?

Je l’ignore, mais la lutte des classes va très certainement avoir son importance. Que fera Toyota ? Accepteront-ils de venir avec une auto modifiée ? Le règlement leur autorisera-t-il à avoir un avantage indéniable sur les LMP1 privés ou seront-ils au contraire mis en concurrence ? Je n’en sais rien. Je suis certain d’une chose en revanche : le fonds de commerce des 24 Heures du Mans est et a toujours été les équipes privées. Depuis la nuit des temps cela n’a pas changé.

« Dans le fond, les 24 Heures du Mans est une grande course pour les amateurs dans laquelle les professionnels ont leur place »

Serait-ce donc aux grands constructeurs de se plier aux règles écrites par les « petites » écuries ?

Dans le fond, les 24 Heures du Mans est une grande course pour les amateurs dans laquelle les professionnels ont leur place. Rien n’est jamais garanti pour les professionnels. Quand je parle de professionnels, j’entends par là les équipes d’usine. Ils ont des objectifs souvent différents en fonction de leur motivation du moment. Quand les objectifs ont été atteints ou alors lorsque certaines circonstances changent, les constructeurs quittent la scène. Ils vont, ils viennent, mais le fonds de commerce reste toujours le même : les écuries privées.

Qui se trouve derrière ces teams tapis dans l’ombre des géants de l’automobile ?

Bien souvent ce sont des passionnés qui ont la capacité de s’offrir un budget pour courir une saison en Endurance. On parle de budgets oscillants entre un et trois millions d’euros. À titre de comparaison, une Toyota hybride, une Porsche hybride ou une Audi hybride est diablement plus compliquée à produire sans compter qu’elle coûte horriblement chère. Or, les retombées s’avèrent plutôt mitigées si vous ne remportez pas les 24 Heures du Mans.

Toyota sera le seul grand constructeur engagé cette saison au Mans dans la catégorie LMP1. L’ancien n°1 mondial peut-il pour autant vraiment prendre le risque de perdre face à un team privé ?

S’ils ont accepté de revenir, c’est que la réglementation leur est presque obligatoirement favorable. Ils ont flirté avec la victoire en 2016. Ils auraient mérité de l’emporter cette année-là. Après, à vaincre sans péril on triomphe sans gloire …

Propos recueillis par Andrea Noviello

Jackyx Ickx WSLA

Pour Jacky Ickx la nouvelle réglementation technique sera obligatoirement favorable à Toyota.

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